Une scène française d'un autre genre

Une scène française d'un autre genre

Une scène française d’un autre genre

Une sélection de vingt-cinq projets d'artistes femmes en France

Commissariat : Association AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions

L’invitation faite à l’association AWARE : Archives of Women Artists, Research and Exhibitions appelle d’emblée à résoudre l’interrogation suivante : pourquoi mettre en avant des artistes d’après leur genre au sein d’une foire d’art contemporain ? En premier chef, pour mettre en lumière l’existence d’un biais de discrimination genré qui œuvre au sein du marché de l’art encore plus fortement que dans d’autres circuits de valorisation des artistes. Si les données chiffrées stagnent autour de 15 à 30 % de participation d’artistes femmes dans les expositions institutionnelles1, « le marché est toujours fâché avec elles2 ». Leur reconnaissance institutionnelle est faible en comparaison de leurs homologues masculins, mais sans commune mesure avec la faiblesse de leur reconnaissance par le monde marchand. L’écart se réduirait ces derniers mois, au point de devenir une opportunité d’investissement pour le New York Times qui titrait en septembre dernier : « Vous voulez devenir riche en achetant de l'art ? Investissez dans les femmes3 ».

Ensuite, cet éclairage particulier dans le cadre d’un événement de cette ampleur se veut vertueux. Il a en effet suscité l’adhésion de nombreuses galeries, certaines déjà militantes, les autres œuvrant à la visibilité de leurs artistes indépendamment de leur identité genrée. Et en dehors du parcours subjectif que nous avons construit en collaboration avec les galeries, d’aucuns ont également joué le jeu, portant une attention particulière à équilibrer les genres en présence. Le nombre d’artistes femmes sur la foire cette année a ainsi progressé de près de 50 % depuis la précédente édition et 43 % des solo show leur sont dédiés4. Il faut ici saluer la détermination à faire bouger les lignes de Guillaume Piens, directeur artistique d’Art Paris, que nous remercions ainsi que son équipe de nous avoir associées à ce changement de paradigme qui, nous l’espérons, se poursuivra au cours des prochaines éditions.

Œuvrer à renforcer la visibilité des artistes femmes est l’objectif premier de l’association AWARE fondée en 2014, dans le prolongement de l’accrochage elles@centrepompidou, qui avait rassemblé pendant plus de 2 ans, entre 2009 et 2011, près de 1 000 œuvres de 300 artistes femmes issues des collections du Musée national d’art moderne, dans les salles des collections permanentes du Centre Georges-Pompidou. Cet aggiornamento d’une histoire de l’art du XXe siècle plus inclusive, à partir d’une collection mal connue dans ses composantes féminines n’était que le point de départ d’une réflexion plus large à mener et à rendre accessible auprès du grand public, comme des professionnel·le·s. Depuis plus de 2 ans, l’association enrichit ainsi quotidiennement un site Internet entièrement dédié aux artistes femmes du XXe siècle5. Véritable plateforme documentaire, libre d’accès et bilingue français-anglais, elle entend créer les archives de demain. Notices biographiques, articles de recherche et résumés de mémoires universitaires, captations des événements coorganisés avec des universités et des musées, calendrier des expositions institutionnelles : toutes ces données concourent à sécuriser une sortie de l’oubli – oubli provoqué par un régime de promotion et une écriture de l’histoire biaisés – pour des centaines et bientôt des milliers d’artistes. Visites d’expositions, colloques, publications papier et prix dédiés aux artistes femmes viennent compléter cette activité éditoriale numérique afin de développer la connaissance sur ces artistes.

Si le périmètre d’action d’AWARE s’étend au-delà des frontières françaises, le focus dans la proposition formulée pour Art Paris est resserré sur une scène hexagonale qui, faut-il encore le rappeler, a largement omis ses représentantes à l’occasion des grands événements institutionnels qui tentèrent d’en établir la cartographie6. Le cheminement au travers des œuvres de ces artistes depuis l’après-guerre progresse en quatre temps thématiques : abstraction, avant-garde féministe, image et théâtralité.

Quelques figures féminines sont aujourd’hui bien identifiées pour avoir accompagné les débuts de l’abstraction, telles Hilma Af Klint, Sonia Delaunay ou Sophie Taeuber. Elles étaient autrement plus nombreuses à avoir expérimenté le langage abstrait et ce, au cours de plusieurs générations. Si « […] l’abstraction des années 1920-1940 se construit dans la rhétorique d’un art universel, qui dissout les genres7 », la misogynie est latente et la théorie moderniste, notamment celle développée autour de l’abstraction gestuelle américaine, a ensuite forgé une figure archétypale virile et masculine du peintre abstrait. Pourtant, une autre lecture peut être faite de cette évolution des formes : on peut y voir, à la suite de l’artiste féministe Harmony Hammond8, une réitération des motifs des créations vernaculaires souvent réalisées par des femmes au cours des siècles. L’abstraction est un territoire théorique et visuel où la présence et l’importance des femmes restent encore à être réévaluées. Le parcours propose une traversée de quelques-unes de ces figures féminines qui ont pensé l’abstraction en deux dimensions comme en trois, des pionnières à celles qui poursuivent leurs recherches, tenantes d’une abstraction géométrique, lyrique ou plus hybride.

Une deuxième séquence chrono-thématique invite à s’arrêter sur certaines protagonistes d’une « avant-garde féministe9», révélant l’impact des mouvements de libération des femmes des années 1970 sur la création. Cette histoire est aujourd’hui mieux connue en France grâce notamment au travail d’enquête et de restitution mené par Fabienne Dumont10.

Un troisième temps rassemble des artistes s’inscrivant dans une génération qui prend acte à partir du courant des années 1980 d’un nouveau régime de l’image, omniprésente, dans la « société du spectacle » et œuvrent à sa dé/reconstruction.

Un dernier ensemble d’artistes, ayant émergé dans les années 2 000, converge par ses affinités avec le théâtre, empruntant autant à son histoire et à ses figures emblématiques, qu’à ses structures et ses ressorts scéniques, mettant ainsi en tension le rôle du public et brouillant les frontières entre l’art et la vie.

Ces quatre thématiques montrent à elles seules que la scène féminine française n’est pas une particularité, mais une entrée vers un « ailleurs » qui reste souvent à découvrir : la vaste histoire d’un autre genre. Dans ce récit des artistes femmes du XXe siècle proposé dans le cadre d’Art Paris, l’engagement politique a été à l’égal de la radicalité formelle, la maîtrise de tous les médiums s’est faite sans oublier les nouvelles technologies, dans une remarquable transversalité.

Camille Morineau, Présidente d’AWARE
Hanna Alkema, Responsable des programmes scientifiques d’AWARE


1. Voir les rapports de l’Observatoire de l’égalité entre femmes et hommes dans la culture et la communication, édités tous les 8 mars, accessibles en ligne, consulté le 07/01/2019
2. Pour reprendre les mots du sociologue Alain Quemin qui poursuit : « 8 % seulement des 100 premiers artistes dégageant le plus fort produit de vente en 2010-2011 sont des femmes ! », in Alain Quemin, Les stars de l’art contemporain, Paris, CNRS Éditions, 2013, p. 356
3. Mary Gabriel, « Want to get rich in buying Art? Invest in Women », The New York Times, 24 septembre 2018, accessible en ligne, consulté le 07/01/2019
4. L’édition 2018 présentait 20,3 % de femmes (25 % étaient présentées en solo show), ce chiffre est amené en 2019 à 29,8 %
5. www.awarewomenartists.com
6. Citons seulement Douze ans d’art contemporain en France au Grand Palais en 1972, avec 3 femmes sur 106 artistes invités et la Force de l’art de 2009 avec 7 femmes sur 42 artistes
7. Élisabeth Lebovici et Catherine Gonnard, Femmes artistes, artistes femmes : Paris de 1880 à nos jours, Paris, Hazan, 2007, p. 139
8. « I want to reclaim abstract art for women and transform it on our own terms. It is interesting to note that much of women’s past creativity, as well as the art by women of non-western cultures, has been abstracts. I’m thinking of the incredible baskets, pottery, quilts, afghans, lace and needlework women have create. » in Harmony Hammond, « Feminist Abstract Art - A Political Viewpoint », Heresies, no 1, janvier 1977, p. 66-67
9. D’après les mots de Gabriele Schor in « The feminist avant-garde. A radical revaluation of values », Feminist Avant-Garde. Art of the 1970s, The Sammlung Verbund Collection, Vienna, Munich, Prestel Verlag, 2016, p. 17-19
10. Fabienne Dumont, Des sorcières comme les autres. Artistes et féministes dans la France des années 1970, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014



Liste des artistes femmes choisies par AWARE

Martine Aballéa (Dilecta), Malala Andrialavidrazana* (Caroline Smulders), Valérie Belin (Nathalie Obadia), Anna Eva Bergman (Jérome Poggi), Karina Bisch* (Thomas Bernard – Cortex Athletico), Bernadette Bour (Françoise Livinec), Ulla von Brandenburg* (Art : Concept), Marcelle Cahn (Lahumière), Béatrice Casadesus* (Dutko), Geneviève Claisse (Grimont, A&R Fleury, Wagner), Marinette Cueco* (Univer/Colette Cola), Esther Ferrer (Lara Vincy), Monique Frydman (Bogéna), Shirley Jaffe (Nathalie Obadia), Oda Jaune (Templon), Marie Orensanz (School Gallery/Olivier Castaing), ORLAN (Ceysson & Bénétière), Vera Pagava (Chauvy), Marta Pan (Chauvy), Laure Prouvost (Nathalie Obadia), Sophie Ristelhueber (Jérôme Poggi), Judit Reigl* (Kalmann Maklary), Teresa Tyszkiewic (Anne de Villepoix), Aurélie Nemours (Lahumière), Vera Molnár* (Oniris).

*Solo show

Retrouvez les biographies des artistes sélectionnées pour Art Paris pour le thème Une scène française d'un autre genre dans le catalogue de l'édition 2019, disponible en vente sur le salon.



Oda Jaune, Sans titre, 2017
Anna-Eva Bergman, N°45-Montagne ailleurs, 1969
Marta Pan, Split sphères, 1999
Esther Ferrer, "Mains féministes" #01, série Le livre des mains, 1977
Teresa Tyszkiewicz, Portrait épingle  série 2 n°1, 1997
Valérie Belin, Sterling Silver Jug (China Girls) , 2018
Marinette Cueco, Pelures d'oignons / Onions peels, 2007
Laure Prouvost, The images are now sweating, 2017
Malala Andrialavidrazana, Figures 1861, Natural History of Mankind, 2016
ORLAN, Self-Hybridation Précolombienne n°35, 1998